Avril 1943 - LE SOULEVEMENT DU GHETTO DE VARSOVIE

Par L. Alhadeff

Faisant suite à l' erreur d'impression survenue à ce même texte lors de sa publication dans Los Muestros de mars. Nous rectifions, et publions une nouvelle fois l'article de M. Alhadeff, en le priant ainsi que nos lecteur de bien vouloir nous pardonner . La rédaction

Il y a cinquante-six ans, au paroxysme de la guerre la plus sanguinaire de l'Histoire, la chasse aux juifs battait son plein dans les pays occupés par l'Allemagne. Fidèle au programme tracé dans Mein Kamps d'exterminer tous les juifs, Hitler était plus que jamais déterminé à accomplir sa funeste tâche. Une grande partie des juifs déportés d'Allemagne et d'Autriche avaient déjà péri dans des camps de concentration, et les autres suivaient à un rythme accéléré.

Le sort final des victimes était encore largement ignoré ; seul le Vatican, par la présence de ses prélats à proximité des camps de la mort, était minutieusement informé de ce qui s'y passait, mais le pape Pie XII, qui en recevait constamment des rapports, se taisait, convaincu qu'il était que c'était là le sort du "peuple déicide".

Rien ne pouvait désormais arrêter ce plan gigantesque d'extermination, devant le silence de la seule puissance morale qui en avait le pouvoir et les moyens, face à l'indifférence prépondérante ou à la connivence des populations chrétiennes des lieux de déportation.

A dix-huit siècles d'intervalle, le sacrifice héroïque de Bétar mettant fin à la deuxième guerre contre Rome - conduite par Shiméon Bar-Kohvà en 135 EC, - et le soulèvement du Ghetto de Varsovie - dirigé par Mordehaï Aniélévitch en 1943-, présentent une similitude troublante. Ces deux événements se caractérisent par une lutte sans espoir, chacune face à un ennemi implacable, pourvu de moyens gigantesques de destruction. Le premier se réclamait du droit d'un peuple de secouer le joug de l'ennemi sur son propre territoire, tandis que l'autre relevait, sur le plan universel, des principes élémentaires des droits de l'homme bafoués sans vergogne en plein 20ème siècle par des montres à visage humain.

Entre ces deux époques héroïques, la résistance fut le lot du peuple juif dispersé. Cette résignation se doublait d'un espoir de voir enfin la Justice triompher de la haine - raciste et viscérale - inculquée au cours de dix-huit siècles par l'enseignement chrétien de la calomnie et du mépris. Mais les racines chrétiennes du mal furent à tel point tenaces que le peuple juif en a fait, une fois de plus et de nos jours la tragique expérience.

Lorsque l'administration allemande s'installa en Pologne en octobre 1939, un de ses premiers soucis fut de déloger les quatre cent mille juifs de Varsovie, et de les concentrer dans l'espace exigu de l'ancien quartier juif qui hébergeait, en conditions normales, à peine soixante mille personnes.

Un mur était érigé aussitôt après, afin d'isoler entièrement le quartier, qui devenait ainsi un véritable ghetto dans la tradition chrétienne la plus néfaste. A ces habitants de Varsovie s'ajoutaient aussitôt cent mille autres, évacués de petites villes limitrophes. Toute cette immense population était entassée dans des conditions inhumaines, à la moyenne de treize personnes par chambre, une grande partie restant même sans abri.

Bien que la résistance juive se manifesta dès le début de 1940, ce n'est que le 2 décembre 1942 qu'un véritable groupe juif de combat fut organisé par le rassemblement de tendances politiques allant des sionistes de tous bords jusqu'aux communistes. Himmler, chef suprême de la Gestapo, arriva à Varsovie le 9 janvier 1943 et visita inopinément le Ghetto. Il donnait aussitôt l'ordre de le détruire et d'en exterminer tous les habitants. Le 18 janvier, plusieurs bataillons de SS marchaient sur le quartier, mais pour la première fois, les Allemands étaient reçus à coups de mitrailleuses, grenades et autres engins, et devaient se retirer en essuyant de lourdes pertes.

Par un appel au monde extérieur, les chefs du soulèvement avec entête Mordehai Aniélévitch âgé de 24 ans, eurent ces paroles bouleversantes diffusées par radio : "Nous déclarons la guerre à l'Allemagne, déclaration de guerre la plus désespérée qui n'ait jamais été faite. Nous organisons la défense du ghetto, non pour que le ghetto puisse être défendu, pais pour que le monde comprenne le désespoir de notre combat comme un avertissement et un reproche ".

Après un répit de trois mois, le 19 avril 1943, d'importantes forces allemandes, avec des corps auxiliaires de conscrits collaborationnistes polonais, ukrainiens et lituaniens, assiégeaient le Ghetto. Une attaque massive survenait le lendemain, mais à peine franchie l'entrée, les attaquants recevaient une riposte d'une violence inattendue, avec une pluie de projectiles qui décimaient leurs rangs, et les mettait deux fois en fuite précipitée. Pour les défenseurs, c'était la lutte du désespoir. Du sommet le plus haut du quartier flottait le drapeau bleu et blanc de Zion.

Face à cette résistance, le commandant allemand, le général Jürgen Stroop, recevait l'ordre personnel de Hitler de faire usage de tous les moyens de destruction : artillerie, blindés, lance-flammes, gaz asphyxiant. On se battait corps à corps dans les rues, dans les maisons chambre par chambre, sur les toits, dans les caves et dans les égouts. Dans l'attaque finale; l'aviation allemande dut intervenir pour venir à bout des derniers défenseurs.

Le 8 mai, Mordehaï Aniélévitch, sa femme et ses derniers compagnons succombaient l'arme à la main après avoir rejeté les demandes allemandes réitérées de se rendre contre la promesse de la vie sauve. C'était la répétition, après dix-huit siècles du sacrifice héroïque du Bétar. Le 16 mai, le général Stroop télégraphiait à Hitler : "Le quartier Juif de Varsovie n'est plus", il était fier de son exploit, ce général de la "herrenvolle" (race des seigneurs tant proclamée par les barbares nazis), et pour fêter avec éclat son infâme victoire, il faisait le même jour sauter à la dynamite la grande synagogue de Varsovie, célébrant ainsi la phase finale de l'extermination de celle qui fut la grande communauté juive d'Europe.

Presque en même temps, Schmuel Zigemboïm, seul membre juif du Conseil polonais en exil à Londres, se suicidait pour protester contre ce qu'il appelait "la conspiration du silence". Dans une note adressée à la presse, il disait : "En assistant sans réagir au meurtre de millions d'êtres innocents, sans défense, les pays libres du monde occidental sont devenus les complices des assassins".

Une première accusation était dirigée contre la résistance polonaise, qui resta sourde aux appels à l'aide du Ghetto. En dehors de quelques patriotes - que Yad Va-chem à tenu à honorer plus tard, les Polonais en grande majorité trouvaient tellement commode de laisser aux Allemands la tâche de résoudre "leur problème juif" Lorsque les quelques centaines de survivants juifs du Ghetto purent se joindre à la résistance polonaise, la plupart furent lâchement assassinés par des fascistes polonais passés à collaborer avec les nazis, joignant ainsi la trahison à l'infamie. Ils ne se doutaient pas que l'expérience allait plus tard se retourner contre eux : lorsque, un an après, la résistance polonaise se souleva à son tour et sollicita l'aide des Russes, ceux-ci aussi firent la sourde oreille, et laissèrent froidement les Allemands massacrer cent cinquante mille Polonais, officiers et soldats.

Mais les reproches les plus mers s'adressaient aux dirigeants du monde libre, le pape Pie XII en tête. Ils pouvaient tous faire beaucoup, mais ne firent rien pour arrêter ou freiner le génocide le plus monstrueux de l'histoire. Il fallut la découverte des camps de la mort, des fours crématoires encore fumants, la vue des épaves humaines rejetées partout en Europe comme des bêtes immondes, pour réaliser toute l'étendue de la barbarie allemande.

Le monstre abattu, le monde horrifié s'écriait : "Jamais plus". On crut pouvoir espérer que les nations libres seraient désormais vigilantes contre toute nouvelle tentative de crime contre l'humanité. Mais cet espoir a été maintes fois démenti depuis lors ; et à plusieurs reprises, c'est encore le peuple juif qui en a fait la triste expérience.

A peine huit après l'Holocauste, le Procès des Blouses blanches, monté de toutes pièces par Staline - digne émule de Hitler - ne fut que le prélude à un plan d'extermination des trois millions de juifs que comptait alors l'URSS. Sans aucun doute, le "petit père des peuples", idole suprême du monde communiste, aurait porté son dessein monstrueux à exécution, sous l'oeil indifférent du monde occidental (principe de non-ingérences oblige), si la mort ne l'avait emporté juste à temps le 5 mars 1953.

Quand on évoque ces événements, on a tendance à en atténuer la portée, en disant : c'était Hitler, c'était Staline, comme on disait jadis : c'était le Pharaon, c'était Amann, c'était Antiohos. La vérité brutale c'est que, pour nous juifs, il y aura toujours un Hitler ou Staline parmi les antisémites viscéraux qui pullulent toujours dans le monde, qui se manifestera chaque fois que surgit une crise grave - politique ou économique - dans n'importe quel pays, pour mettre au pilori les juifs, boucs émissaires par excellence, surtout dans le monde chrétien.

Depuis trente cinq siècles, nous gardons toujours vivant le souvenir de l'exode d'Egypte. dans la Haggadà de Pessah, nous proclamons : "Behol dor vador, Hayyav adam le-ar'ot et atzmo ke-illou ou yatzà mi-Mitzraïm" (A chaque génération, l'homme (juif) doit se figurer d'être lui-même sorti d'Egypte). Pourquoi cette recommandation ? nous trouvons la réponse dans le passage suivant : Shelo ehad bilvad amad alénou lehallotenou, ellea she-behol dor vador omedim alenou lehallotenou" (Ce ne fut pas un cas isolé ou l'on chercha notre extermination, mais c'est qu'à à chaque génération on surgit contre nous pour nous exterminer).

Des évocations semblables sont faites à Hanouccà et à Pourim, en commémoration d'autres événements tragiques qui ont jalonné notre histoire. Dans ce même esprit, l'épopée du Ghetto de Varsovie, dans le contexte global de la Shoa, doit rester gravé dans notre mémoire. Son souvenir doit être transmis aux générations à venir, pour que cette évocation serve d'avertissement sur la nécessité de rester toujours vigilants sur la préservation de notre identité, tant que la haine viscérale anti-juive ne sera extirpée à jamais.

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