L'Espagne demeure pendant des siècles une province de l'Empire romain, jusqu'au 5ème siècle où les Vandales et les Visigoths s'en rendent maîtres. Les nouveaux souverains, bientôt convertis au catholicisme, prennent de sévères mesures contre les Juifs - baptêmes forcés, confiscations de biens, esclavage - , poussant beaucoup d'entre eux à l'exil volontaire.
La montée de l'Islam au 7ème siècle et sa progression fulgurante à travers la presque totalité de l'Asie occidentale et de l'Afrique du Nord atteint la Péninsule ibérique au 8ème siècle. L'arabe devient bientôt la langue prédominante du discours intellectuel à travers tout l'Empire arabe. Par leurs traductions et commentaires des anciens textes, les savants arabes propagent à travers le monde méditerranéen le riche héritage de l'érudition grecque et de la sagesse orientale. Les Juifs participent avec ardeur à cette renaissance du savoir et contribuent à sa diffusion.
Toute la splendeur, tout le faste de l'Orient, toutes les conquêtes intellectuelles du monde hellénique se fondent pour donner naissance à une brillante époque de créativité littéraire et de progrès scientifique. Sous le pouvoir tolérant et éclairé des Califes omeyyades, l'Espagne musulmane atteint une apogée économique et culturelle, attirant de retour sur les rivages de l'Andalousie bon nombre de Juifs qui s'étaient exilés. Le mélange de culture arabe et de culture juive engendre un climat exceptionnel favorisant l'épanouissement du génie créateur et d'incomparables réalisations intellectuelles. Les Juifs participent à tous les aspects de la vie sociale et exercent une grande diversité de métiers et de professions. Ils font commerce de soies et d'épices d'Orient, d'esclaves aussi. Habiles en médecine, ils sont aussi versés dans divers arts et sciences, et sont particulièrement prisés comme traducteurs, interprètes à la Cour et plénipotentiaires.
Les courtisans juifs fraient librement avec leurs homologues arabes, se parent à leur instar de riches vêtements et de turbans incrustés de joyaux, se déplacent dans de somptueux équipages ou à cheval, et rivalisent avec eux en grâce sociale et dans les arts martiaux.
Les poètes juifs tentent de rivaliser d'élégance fleurie avec les poètes arabes dans des couplets qu'ils adressent à leurs protecteurs. Profondément influencés par la supériorité stylistique et la vigueur intellectuelle de la littérature arabe classique, ils composent en arabe plusieurs de leurs ouvrages. Mais ils tirent aussi fierté des splendeurs poétiques de l'hébreu biblique et, par une étude intensive de sa grammaire et de son vocabulaire, le ravivent comme forme viable d'expression littéraire.
L'Age d'Or du judaïsme espagnol, dont la durée s'étend du 10ème au 12ème siècles, a produit une constellation d'érudits, de médecins, de savants, d'astronomes, de poètes et de grammairiens dont l'éclat ne s'est jamais terni et dont la gloire n'a jamais péri.
Hasdaï ibn Chaprout (915-970), médecin érudit et conseiller diplomatique du Calife Abd-ar Rahman III, parvenu à la plus haute position d'influence à la Cour ,use de son ascendant au bénéfice de ses compatriotes juifs. Il favorise l'étude de l'hébreu et encourage poètes et écrivains à composer des oeuvres en hébreu.
Les grammairiens Menahem ben Saruk et Dounach ibn Labrat, des protégés de Hasdaï ibn Chaprout, entretiennent une interminable joute littéraire en vers et en prose sur les formes métriques inventives et l'imitation des genres poétiques arabes. On dit de ces poètes "qu'à l'époque de Hasdaï,ils se mirent à gazouiller".
Grâce à ses nombreux contacts et missions diplomatiques auprès des Cours des empires byzantin et germanique, Hasdaï entend parler des Khazars et du royaume juif qu'ils ont établi au-delà du Caucase, le long du cours inférieur de la Volga. Désireux d'en apprendre davantage et de savoir s'ils appartiennent aux Dix Tribus perdues, Hasdaï charge Menahem ben Sarak, son secrétaire pour l'hébreu,, de rédiger une lettre à l'adresse de roi des Khazars pour l'informer de l'existence des Juifs d'Andalousie et de sa propre position supérieure, et pour lui demander des renseignements concernant son royaume et ses origines. La réponse qui arrive enfin de Joseph, roi des Khazars, raconte la célèbre histoire de leur conversion au judaïsme, deux siècles auparavant, lorsque le roi Bulan avait invité des représentants des trois religions révélées à exposer leurs vues. Réalisant que la foi chrétienne et la foi islamique se fondaient sur le judaïsme, Bulan opta pour la religion juive.
Hasdaï transforme Cordoue en important foyer d'attraction pour les érudits juifs en nommant Moïse ben Enoch, célèbre autorité talmudique qui avait été capturé en mer et racheté par les Juifs de Cordoue, à la tête d'une Académie d'études talmudiques, où son fils Enoch lui succéda.
Cordoue garde sa suprématie jusqu'au sac de la ville par des envahisseurs berbères, les Amoravides, au début du 11ème siècle. Une grande partie de sa population juive se réfugie dans les villes avoisinantes - Malaga, Lucèna ou Grenade. Le Califat omeyyade, sous lequel la culture juive avait fleuri, se retrouve morcelé en petites principautés qui se disputent le pouvoir et tentent en vain de contenir la poussée de la Reconquête chrétienne partie du nord. Cordoue tombe sous la coupe de dynasties berbères- les Almoravides en 1012, détrônés à leur tour par les fanatiques Almohades en 1148, qui forcent les Juifs à choisir entre l'Islam, la mort ou le bannissement . Parmi les familles exilées se trouve celle de Moïse Maïmonide, alors à peine âgé de treize ans, destiné à devenir le plus grand savant et philosophe de son époque.
En signe de gratitude, Badis donne à son vizir le plein contrôle de son royaume, que Samuel gouverne avec sagesse pendant plus de trente ans, menant de victorieuses campagnes contre le royaume de Séville et ses alliés, ou usant de son habileté diplomatique pour promouvoir ses intérêts politiques. Samuel répand un tel lustre sur les Juifs de Grenade qu'ils lui confèrent le titre de Naguid, ou Prince.
Poète doué , Samuel ha- Naguid compose des poèmes épiques sur la guerre et des poèmes lyriques sur l'amour et l'amitié. Il fait aussi l'éloge du vin , et chante les plaisirs ou les chagrins de la vie. Sa poésie a souvent des accents mélancoliques, notamment dans ses élégies qui pleurent la mort d'un ami ou les souffrances du peuple juif exilé et sa nostalgie de Sion.