Pour parler de sagesse je consulterai ma mémoire où foisonnent proverbes et expressions apprises ici et là et depuis des générations transmises oralement. Dans mon propos on lira ce qu'il faut faire, ce qu'il ne faut pas faire. On y trouvera des comparaisons, des constatations, des recommandations et des conseils en judéo-espagnol, en judéo-arabe et en français. Chacun pourra ainsi en faire la critique ou en tirer son profit.
Kyen es el sabyo ? El ke se ambeza de otro. Tr : Qui est le sage ? Celui qui apprend d'un autre. Ce proverbe que se plaît toujours à citer le professeur Haïm Vidal Sephiha au cours des ateliers de judéo-espagnol qu'il anime ouvre l'accès à tout ce que la mémoire de chacun a enregistré depuis des générations. C'est une vérité de dire que chacun a quelque chose à apprendre de l'autre. C'est une leçon d'humilité et de tolérance.
Dime kon kyen tratas, te dire kyen eres. Tr : Dis-moi avec qui tu traites, je te dirai qui tu es. Ou Dis -moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es. Meâmem tskon fhèlo tskon. Tr : Avec qui tu es, dans le même état que lui tu seras. Ces deux proverbes expriment combien dans les contacts humains les uns déteignent sur les autres . Par conséquent il est indispensable de bien choisir ses relations et de ne pas se bander les yeux sur la réalité concernant autrui. La sagesse consiste à être vigilant et perspicace car : " Qui s'assemble se ressemble ".
Mas el roido ke las nuezes. Tr : Plus de bruit que de noix (à manger). Dejta hebere o el miyetes far. Tr : Un grand cri : le mort est une souris. C'est un constat de la disproportion entre l'importance que l'on donne à un fait et celui qui est insignifiant par lui-même. " La montagne a accouché d'une souris " et " Beaucoup de bruit pour rien " illustrent cette disproportion.
Mas vale un pasharo en la mano ke dos bolando. Tr : Un oiseau dans la main vaut mieux que deux qui volent. Khelé el shéh o tsèfèê el séh. Tr :Tu laisses du solide pour poursuivre le vent. Ces deux images significatives illustrent bien le proverbe français : " Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras ", de même cette recommandation en judéo-arabe : ma tohhrek mè hatsa tséb mà/>. Tr : Ne verse pas d'eau avant d'en avoir trouvé. S'emploie au sens propre et au sens figuré : 1. autrefois, nos aïeux n'avaient pas d'installations d'eau dans les appartements. L'eau potable se vendait chaque jour. Porteur d'eau était un métier. J'ai connu cela à Oran et à Alger. On faisait des réserves d'eau pour tous les usages. Comme on dit en français, il fallait " garder une poire pour la soif " et par conséquent ne pas jeter d'eau tant que la provision n'était pas renouvelée. 2. Cette expression s'emploie par extension au sens figuré. Il ne faut pas laisser un travail, un logement ou une source de revenus qui sont sûrs pour aller ailleurs à l'aventure au devant de problèmes incertains à résoudre. Par conséquent la sagesse consiste à assurer le futur avant de renoncer au présent. -*-
No ay mal ke por byen no venga. Tr : Il n'y pas de mal qui n'arrive pour un bien. Elli âkaba letaba . Tr : Expression en araméen ayant le même sens. C'est très souvent que l'on peut constater ce qui se dit en français : " A quelque chose malheur est bon. " C'est pourquoi il est sage de ne pas se lamenter trop vite quand survient un ennui ou un contretemps car ils seront la source de satisfaction ultérieure. A ce propos mon père disait en judéo-arabe : Hol meHnè todjébsand molahha aêkel. Tr : chaque malheur apporte à celui qui le subit de la sagesse. Cela équivaut à affirmer que chaque erreur ou chaque maladresse est une source d'enseignement. Ainsi " Un homme avertit en vaut deux ".
Se kansa kyen da i no kyen toma. Tr : Se fatigue celui qui donne et pas celui qui reçoit. Si chacun était pénétré de cette vérité, il y aurait moins de maladresses commises par ceux qui demandent trop souvent. Ils finissent par lasser les donateurs. Il est recommandé d' " user et de ne pas abuser ".
Se arsan puenyalas i no ablas malas. Tr : On supporte des coups de poings et pas de mauvaises paroles. Dekoula Hlam el âr. Tr : Des coups plutôt que des mauvaises paroles. Quand le corps reçoit un coup, la partie atteinte a mal un moment. Cela finit par passer et on oublie. Quand on est victime de calomnies ou de la méchanceté des autres, on reste marqué par les paroles prononcées et on en souffre à jamais. Même si on pardonne on n'oublie pas car la douleur morale demeure vivace et présente. Une chanson en judéo-arabe de mon père dit : " Nwesek ya benadem, ma tsâlkeh rohek belsènek". Tr : Je te recommande Ô homme " fils d'Adam ", ne te pends pas avec ta langue ". C'est une image excessive mais très significative du sens de la responsabilité de chacun en matière de langage.
Ohos ke no ven korason no duele. Tr : Quand les yeux ne voient pas, le coeur ne souffre pas. >El âin elli ma echof el galb la ijoudjsê. Tr : Identique à la traduction précédente. Il est très sage de vivre un peu éloigné de ses proches ou de ses amis afin de ne pas être affecté et préoccupé par les ennuis ou difficultés auxquels ils doivent faire face. Chacun pensant de même se range du côté de l'égoïsme qui consiste à dire : " Loin des yeux, loin du coeur ".
El ke se pone entre la unya i la karne sale fidyondo. Tr : Celui qui se met entre l'ongle et la chair se retrouve sali. Ce proverbe est une illustration de ce qui a été dit précédemment. Il ne faut pas se mêler des différends qui opposent des êtres très proches entre eux, car tôt ou tard ils se remettront d'accord. Celui qui essaiera de se mêler de leurs problèmes restera en mauvais termes avec eux. A l'appui de cette affirmation : " Âmro el dem ma iwelèch sem ". Tr : Jamais le sang ne devient poison.
Toma buena fama i etchate a durmir. Tr : Acquiers une bonne renommée et alors, couche-toi et dors. Chiyyê o rked. Tr : La même que la précédente. Arriver à donner de soi une image valorisante, c'est avoir fait preuve de beaucoup de qualités de coeur, d'intelligence, de savoir faire, de persévérance et de sagesse. C'est un effort constant qui fait que l'on acquiert une bonne renommée. On peut alors dormir tranquille, avec la satisfaction de jouir de l'estime de son prochain. L'expression française : " Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée " précise le fait que ce n'est pas la richesse d'argent qui prime, mais que c'est bien la richesse morale. Knoê bel klèl yaêték raffé el ktsér. Tr : Contente-toi du peu, Dieu te donnera le plus. Il ne sert à rien de se lamenter sur son sort si on pense être moins bien loti qu'un autre. Il vaut mieux garder ses forces et les réserver pour essayer d'améliorer son sort. On dit bien : " Aide-toi et le ciel t'aidera ".
As karas al perro a kara del amo. Tr : Fais des mamours (des simagrées) au chien pour la figure de son maître (pour plaire à son maître). Bos el kelf fe femmo Hatsa tskdé Hajtsek menno. Tr : Embrasse la gueule du chien jusqu'à ce que tu obtiennes ce que tu veux de lui. Dans le cas du proverbe judéo-espagnol, il s'agit de plaire au maître en caressant son chien, même si on le fait à contre- coeur. Dans le cas du proverbe judéo-arabe, le maître et le chien sont confondus. L'homme est considéré comme un chien qu'on se force à embrasser sur la gueule pour le flatter et obtenir de lui ce que l'on veut. Que de fois doit-on faire abstraction de son amour-propre pour garder un semblant de bon rapport avec les gens !
Una korta syen. Tr : Une en coupe cent. Êèz redjlek iêèzok lel nès. Tr : Retiens ton pied, les gens auront pour toi de la considération. Il me faut illustrer ces deux expressions par des exemples précis : 1. Il arrive que des gens sans gène vous imposent leur présence et trouvent cela naturel. Cela vous déplaît. Vous trouverez une raison vraie ou fausse (allant jusqu'au mensonge) mais suffisante pour les en dissuader et couper court à leur velléité de vous importuner. 2. Par contre, si vous savez vous faire désirer en ne courant pas dès un semblant d'invitation, les gens auront pour vous des égards, de la considération et rechercheront votre compagnie.
No des ni puerta ni yave. Tr : Ne donne ni porte ni clé. Na tstlâchlhhom lel hsèb. Tr : Ne les élève pas au point de te croire obligé de te rendre des comptes = ne leur donne aucune importance. Se dit dans les deux langues quand on estime ne pas avoir à indiquer à d'autres aucun détail, aucun indice susceptible de les éclairer sur ce que vous souhaitez qu'ils ignorent.
El ke no tyene dinero s'enkuentra komo un muerto. Tr : Celui qui n'a pas d'argent se trouve comme un mort. Proverbe de Clara, tétouanaise d'Aix-les Bains. Drahham iyaêmel trék elbhar. Tr : L'argent fait un chemin dans la mer. Le pouvoir de l'argent est exprimé par ces deux cas extrèmes. On ne peut rien si on n'en a pas. Tout est possible quand on en a. Elli ma ândoch el flos klamo messos. Tr : Celui qui n'a pas d'argent, ses paroles sont fades. De ce fait il ne peut s'affirmer en aucune circonstance. La sagesse pour cet homme serait de recherche dans la mesure de ses capacités et de ses possibilités le moyen d'en acquérir pour se valoriser et être considéré. " Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir " disait aussi La Fontaine au XVIIème siècle.
En la kaza del rey komo i bevo, en mi kaza ago lo ke kyero. Tr : Dans la maison du roi, je mange et je bois, dans ma maison je fais ce que je veux. Daré mester âré : Tr : Ma maison préserve, couvre mon dénuement, ma nudité. Manger et boire si l'on est invité quelque part (fusse chez le roi) est peu de chose auprès de l'indépendance que procure sa propre maison où l'on est libre de faire ce que l'on veut, d'aller et venir à sa guise sans avoir de compte à rendre à qui que ce soit. Il est bien vrai que " Il vaut mieux un petit chez soi qu'un grand chez les autres ".
Mas vale kaer en un rio furyente i no en las bokas de la djente. Tr : Il vaut mieux tomber dans un fleuve furieux que dans la bouches des gens. La comparaison est très significative. Si l'on arrive à se tirer d'un torrent avec des efforts qui ne dépendent que de nous, on ne peut empêcher les mauvaises langues de se délier et répandre à propos de quelqu'un des bruits mensongers qui lui causeront sûrement de graves préjudices. Rien n'arrête la rumeur propagée par les gens, et la calomnie de prendre de l'ampleur. Bechêèl medlom i bèto fel hèbs ! Tr : Combien d'innocents dorment en prison ! illustre en judéo-arabe le propos précédent. L'homme " medlom " étant celui accusé injustement, victime de calomnie.
Mundo era i mundo es komo s'empeso se debe de akabar. Tr : Le monde était et le monde est, comme il a commencé il doit se terminer. Dounya kayna atskon. Tr : Le monde est et sera. Ne dit-on pas que " la vie est un éternel recommencement " et aussi qu' " il n'y a rien de nouveau sous le soleil " ? Tant que le monde existera on entendra parler de qualité et de défaut, de bonheur et de malheur, d'abondance et de misère, de paix et de guerre et toutes sortes de valeurs contraires. Les générations passées et futures ont été et seront les témoins de tout ce que nous constatons nous-mêmes. On dit bien qu' " il ne faut s'étonner de rien ".
Ande fueres az komo vyeres . Tr : Où tu iras, fais ce que tu verras. Chacun de nous a des antécédents. En plus de son langage, il a une façon qui lui est propre de manger, de s'habiller et de se comporter avec son entourage. Si cela est valable en milieu fermé, il n'en va pas de même quand les circonstances nous obligent à quitter ce que nous avons connu pour aller vivre ailleurs. La sagesse consiste à faire comme les gens parmi lesquels nous vivons afin de ne pas se singulariser. Il s'agit alors de s'intégrer dans le nouveau milieu environnant afin d'être accepté par les autres (tout en n'oubliant pas ses racines). Dounya frésè tsabêènhhè dyèb elli mahho deb yaklohh lel dyèb. Tr : Le monde est une charogne que poursuivent les chacals, celui qui est chacal mangera avec les chacals, celui qui n'est pas chacal sera mangé par les chacals. Ce sont de fortes images, étonnantes de vérité,qui expriment le fait qu'il faut constamment lutter pour se faire une place ici-bas. Il faut faire ses preuves, se battre et gagner si on ne veut pas être battu. Les compétitions de toutes sortes sont faites pour atteindre ce but. Elles provoquent l'émulation et stimulent à tout moment ceux qui veulent survivre en surmontant les difficultés rencontrées tout au long de la vie.
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