Quels que soient ses succès comme leader, militaire ou homme politique - ses efforts pour défendre la cause juive ne furent jamais honorés. Cet homme ne réussit vraiment à s'intégrer ni dans le Yishuv, ni dans l'armée. Il ne faisait pas partie de la hevra des commandants de la Palmah, dont l'esprit portait le sceau du courage héroïque des partisans. La droite ne lui a jamais pardonné d'avoir poursuivi Menahem Begin, exclu de la communauté juive pour avoir commis des actes de terrorisme. Rabin et les jeunes officiers lui reprochaient de n'avoir pas su défendre la Vieille Ville de Jérusalem ; l'establishment polaco-russe n'avait jamais accepté ses origines allemandes et sa mentalité ; les militaires ne l'avaient pas accepté non plus parce qu'il venait de la Légion étrangère.
Plus tard, il dira à Israël Galil, ancien compagnon de route de longue date : ‹Ce sont des mondes qui nous séparent›. Et son ami Shaul Avigur fera lui aussi allusion à ces différences fondamentales dans son nécrologue à David Shaltiel : ‹J'ai toujours su que nous n'étions jamais allés au même heder.
Aujourd'hui personne en Israël ne se souvient de cet homme. C'est seulement quand on évoque la guerre de Six Jours qu'apparaît dans la presse, celle-ci l'accusant alors d'être responsable de la perte de la capitale juive pendant la guerre de libération. Et pourtant : Israël et le monde juif lui sont redevable des plus grands services.
Qui était donc cet homme ? Qui était David Shaltiel ? Qui était cet enfant difficile et rebelle, dont le père dira peu de temps après le bar mizva: ‹Mon fils veut être tout, sans se donner la peine de devenir›. Et un psychiatre consulté livrera un diagnostic clairvoyant : ‹Votre fils est une énigme ; seul le temps parviendra peut-être à la résoudre.
Si David Shaltiel était mort à l'âge de 30 ans, on n'hésiterait pas à dire que sa vie a été un véritable gâchis. Un jeune homme sans réussite qui échoua lamentablement dans sa vie privée et professionnelle, que ce soit comme élève, comme apprenti, comme employé ou plus tard comme ouvrier agricole en Palestine. Un homme révolté, aux actes inconséquents et irréfléchis.
Heureusement, David Shaltiel parvint à l'âge honorable de 66 ans : Les 36 années qui suivirent la première moitié de son existence furent des années heureuses pour la cause juive, pour Sion et pour l'État d'Israël.
Et c'est ainsi que David ‹Sealtiel›, hambourgeois né à Berlin, devint par la suite David ‹Shaltiel›, qui n'avait pas besoin de modifier son nom biblique pour porter un véritable nom israélien.
L'ancien rebelle de Hambourg devint ambassadeur de l'État d'Israël au Brésil, au Mexique et aux Pays Bas. L'ancien légionnaire devint Aluf, défenseur de Jérusalem et attaché militaire à Paris. L'ancien ouvrier agricole qui avait échoué en Palestine prit la direction de la Hahshara en France et devint plus tard le chef de l'Agence Juive en France. L'enfant à qui la famille avait refusé le droit d'être enfant et qui n'acceptait pas son identité juive, se découvrit une nouvelle vocation dans le rôle de sauveur des enfants juifs attendant à Lisbonne la date de leur émigration pour la Palestine. Autrefois membre rebelle de la communauté portugaise de Hambourg, rejetant la tradition de cette honorable communauté, il ne réussit pas, certes, à devenir un juif orthodoxe, mais il n'en fut pas moins un juif portugais attaché à ses racines, une fois parvenu à un âge avancé. En tant que tel il chercha à entrer en contact avec les représentants des communautés portugaises de Rio et surtout d'Amsterdam. Et enfin, ce jeune homme qui avait fui la synagogue et avait préférer fréquenter les bars des villes portuaires, devint finalement l'ami de Martin Buber, Gershom Scholem et Izhak Ben-Zvi.
Il évoquera cette expérience personnelle jusqu'à la fin de sa vie.
Quelques décennies plus tard, dans une interview à la radio, David Shaltiel s'exprimera sur la piété de son père, sur sa religiosité qui pouvait en surprendre plus d'un : ‹Mon père n'allait pas à la synagogue, non, il y courrait aussi vite que ses jambes le lui permettaient, et ceci pour accomplir la mizva. Mais sur le chemin du retour, alors qu'il s'éloignait de la mizva, il se mettait à marcher plus lentement. Maintenant, essayez de vous imaginer une journée d'hivers à Hambourg, un ciel tout gris et des nuages bas ; vous rencontrez un Juif qui se promène tranquillement, avec une barbe, un haut de forme sur la tête, les mains croisées derrière son dos. Il avance d'un pas tranquille tout en fredonnant les chants du Sabbat. Mon frère Joseph et moi-même, nous avons envie de rentrer vite à la maison pour manger les harengs et les poissons frits qui nous attendent. Et mon père, devinez ce qu'il fait ? Il continue à marcher lentement et à chantonner. Et lorsqu'il arrive au vers ‹ce que Tu accomplis est grand, O Seigneur› son enthousiasme ne connaît plus de limites, et il lève alors les mains vers le ciel. Il est debout, au beau milieu de Hambourg, dans cette ville grise, il lève les mains vers le ciel et commence à chanter à voix haute : ‹ce que Tu accomplis est grand, O Seigneur, ce que Tu penses est profond›. Mon frère et moi, nous le tirons par la manche et nous lui disons : ‹Père, les Goyim nous regardent. › Mon père fait alors mine de se réveiller brusquement, fixe du regard les Goyim qui, soit disant, l'observent, puis il nous regarde et dit avec une certaine hauteur : ‹Un sot ne sait rien reconnaître, et un simple d'esprit ne comprend rien à cela› (psaume 92,7).
Non, il vivait dans un monde juif. Il n'était pas un sioniste au sens actuel du terme, mais je n'en suis pas moins persuadé que le sionisme doit son existence à des Juifs tels que lui. Mon père était convaincu qu'il entrerait dans la vie future, et que le Saint, béni soit-il, lui pardonnerait ses péchés. Cette conviction était profondément ancrée en lui. Il savait qu'il entrerait au jardin d'Eden, et qu'il attendrait que ma mère vienne le rejoindre. Et un jour, ils seraient là tous les deux, elle serait là pour s'occuper de lui, exactement comme elle s'était occupée de lui durant leur vie sur terre, tel qu'il appartient à une bonne épouse de le faire. Et de plus, elle serait là pour le calmer lorsque son caractère lui jouerait à nouveau de mauvais tours. Là aussi, elle ferait régner la paix, tel qu'elle l'avait fait sa vie durant. Et elle continuerait à être son soutien. Ensemble, ils attendraient la résurrection des morts.
Pour David Shaltiel la rencontre avec le mouvement sioniste fut d'une grande importance. Alors qu'il n'avait jamais connu la vie communautaire et avait toujours souffert de son isolement, le voilà confronté pour la première fois de sa vie à une communauté solidaire ou règne la solidarité. Le contact avec les sionistes lui fit découvrir un nouveau style de Juif, libéré du foyer familial et de l'orthodoxie. C'est ainsi qu'il devint sioniste. Il découvrit ici de nouvelles valeurs. Plus tard, lorsqu'il évoqua cette époque, il dit quelle avait exercé sur lui une influence considérable.
David Shaltiel fit sa première alya en 1923. A cette époque, il avait à peine 20 ans. Il voulait partir, tout simplement partir. Il voulait découvrir quelque chose de radicalement nouveau. Simplement, il n'avait nulle intention d'arriver ou de rester à quelque endroit que ce fût. Lorsqu'il rencontra, à Haïfa, Jossele Nussbaum, un ami de la hashara et futur maire adjoint de Haïfa, il lui avoua sans détours qu'il n'avait nulle intention de s'établir. Vivre comme un kibboutznik ne l'intéressait pas, bien que ses amis de la hahshara en France soient tous devenus sans exception des kibboutnik. Il n'avait aucune compréhension pour cette forme de vie en communauté, elle allait même à l'encontre de sa conception de la liberté individuelle. Il méprisait les formes démocratiques, il préférait le principe d'autorité, il pouvait seulement se subordonner à quelqu'un qu'il respectait. Mais il avait donc des exigences très rigoureuses.
Ces années passées en Israël ne furent pas des années heureuses. C'est de cette époque que date une carte postale adressée à son père, et qui, plus tard, devint célèbre parmi les Juifs de Hambourg et fut reproduite et transmise en plusieurs versions.
Ich sitze hier am Mittelmeer
aber weil ohne Geld
welch Zeitvertreib
und habe keine Mittel mehr
wenn ich schon wieder drüben wär
(Je me trouve au bord de la Méditerranée, mais sans argent, quelle perte de temps, et je suis sans ressource. Ah ! si seulement je pouvais être de l'autre côté)
Quand Hitler arrive au pouvoir, David Shaltiel rencontre les premiers réfugiés, et cet événement exerce sur lui une profonde influence. Des années plus tard, il utilise les termes suivants pour parler de cette rencontre décisive : ‹A Metz, je vois tout à coup un attroupement de personnes sur le marché au bétail. Je m'y rends afin de savoir ce qui s'est passé. Et voilà que je me trouve devant le premier réfugié allemand ! Et chacun donne de l'argent, 20 à 30 francs. Je lui demande où il habite. Et il me répond qu'il n'en sait rien. Alors, je lui demande s'il veut bien être mon hôte›. Et ensuite, il fait la connaissance de Perez Leshem, qui était à l'époque délégué de la histadrut pour les travailleurs de hehaluz en Allemagne. Cette rencontre avec Peretz Leshem et le contact avec les réfugiés bouleversa son existence et remue son passé juif. Dès cet instant, il va s'investir dans la lutte pour la cause juive, militer avec zèle en faveur de la hahshara. Il travaille avec Berl Kazenelson, Eliyahu Golomb, Israël Galil, David Ben Gurion, Braha Habas et Arthur Ruppin. David Shaltiel, dont les connaissances linguistiques sont remarquables, constitue à Metz et à Thionville des comités de soutien et de propagande en faveur de l'immigration. Il crée sept centres dans lesquels les jeunes émigrants sont préparés à l'alya. Dans cette pépinière de sionistes progressistes, où l'on rencontre certains de futurs maîtres de la politique en Israël et de futurs généraux de la Hagana, se créent des liens. Le moment venu, il saura en tirer profit. Dans ces centres Hahshara, David Shaltiel développe sa vision très surprenante d'un état juif : ‹En Palestine, nous organiserons une armée. Nous aurons notre propre état, et je serai le Général de l'Armée Juive... ›
Il garde le commandement de Haïfa jusqu'en 1943, date à laquelle la Hagana décide de l'envoyer en Europe pour coordonner les différents mouvements de résistance. Malheureusement, les difficultés du voyage retardent son départ, et c'est seulement après la Libération de Paris qu'il arrive en France, où il est accueilli comme premier Délégué de l'Agence Juive dans la France libérée. De Paris il se rend à Lisbonne pour organiser l'immigration des enfants juifs en Palestine. En 1945, il est envoyé en Afrique du Nord pour y étudier la situation des juifs maghrébins. Ces rapports rédigés dans un français irréprochable, et qui n'ont pas encore été publiés, constituent une source précieuse de renseignements.
Jusqu'à la guerre des six jours David Shaltiel ne participe pas au débat public sur la campagne de Jérusalem. Lorsqu'il se rend avec Dov Joseph au pied du Mur des Lamentations après la prise de la vieille ville, il est tellement ému qu'il glisse de petits bouts de papier entre les pierres. Ce qu'il a alors demandé à Dieu, il ne le révélera jamais. Plus tard, il avouera avoir eu honte de son émotion. En 1969, quelques semaines avant sa mort, Moshé Dayan, lui dit : ‹Si nous sommes ici, c'est grâce à vous. Voilà la justification de toutes ces années où vous nous avez préparé le chemin›.
David Shaltiel a laissé à ses amis l'image d'une personnalité singulière et intègre, d'un homme profondément réfléchi qui savait prendre des décisions rapides et qui savait agir avec énergie. Il ne fut jamais partisan d'une idéologie, quelle qu'elle soit. Il ne savait comprendre le programme d'aucun parti politique. Il était trop idéaliste pour pouvoir adhérer à un mouvement politique. Mais lorsqu'il avait enfin reconnu la valeur d'une chose, lorsqu'il la conscience d'une nécessité s'était imposée à son esprit, il était prêt alors à s'investir sans aucun égard envers lui-même.
Vulnérable, il se dissimulait derrière son ironie particulièrement aiguë, sa connaissance de la psychologie très étendue. Cette préférence envers l'ironie et la critique s'accompagne également d'une tendance à la mystification, d'une tendance ironique à vouloir fourvoyer ses semblables - une tendance qui prend souvent les formes du sarcasme.
Toute sa vie, il est resté un juif d'origine hambourgeoise, revendiquant avec fierté ses origines portugaises ; un Jecke méprisant les juifs orientaux. Et il aimait jouer le rôle d'apikoires, de l'épicurien, qui chante avec ferveur les mélodies chères à la tradition portugaise.
David Shaltiel est un bel exemple de personnalité juive du XXème siècle, unissant un profond sentiment de fierté juive et un immense besoin de s'impliquer dans les affaires de son pays Israël.
Rétrospectivement, les détours de sa vie nous semblent être le but, qu'il s'était fixé, et les méandres de sa vie apparaissent avec le recul comme une seule ligne droite.
50 ans après la création de l'État d'Israël il faut rendre hommage à ce personnage qui fut sioniste contre son gré, à ce militaire qui n'était pas né pour devenir militaire, à ce juif qui est resté juif malgré les aléas de sa vie.