Quelques Aspects de la pensée de Gersonide philosophe Juif Provencal

Par Hubert Hannoun

LA RICHESSE DE LA PENSEE GERSONIDIENNE

C'est, surtout, en ce domaine scientifique que, à son époque, Gersonide se fait connaître des milieux à la fois juifs et non-juifs. Son traité d'astronomie demeure exceptionnel à double titre. D'un part, il ose remettre en question le système d'explication de l'univers de Ptolémée qui, alors, était le maître mot en la matière (1). D'autre part, cette remise en question se fait selon une méthode quasi révolutionnaire pour ce temps. Elle rompt, en effet, avec les pratiques alors en vigueur, je veux dire tolérés par les gens en place. Les oeuvres dites scientifiques d'alors n'étaient conçues et élaborées qu'en tant qu'implications ou déductions des données de la Torah pour les Juifs ou des Evangiles, pour les Chrétiens. Leur non-coïncidence avec ces textes sacrés en faisait des écrits intolérables et coupables. Gersonide, pourtant, passe outre ces interdictions et emprunte un autre chemin de recherche : ses propos ne se fondent pas tant sur des écrits –Torah, Talmud ou textes de penseurs antérieurs – ainsi qu'il était alors courant de pratiquer, mais sur ses propres observations du monde et du ciel en particulier. Il ose remplacer les textes par les images, les mots par les faits. Mieux encore, observateur autant qu'expérimentateur en ce domaine, il met au point le Baculus Jacob ( le bâton de Jacob), instrument qui lui permet d'affiner la mesure de la distance angulaire séparant deux astres. Si nous sommes, à son époque, loin de la méthode de pensée qui sera préconisée par un Descartes (2) et, a fortiori, de la méthode expérimentale d'un Claude Bernard (3), on peut néanmoins considérer que Gersonide est un précurseur de telles méthodes qui demeurent, dans leurs grandes lignes, celles de la science moderne.

Gersonide, de plus, est rabbin et, en tant que tel, son oeuvre est considérable. Elle porte sur des questions de droit dont les Juifs de son temps ont besoin pour régir leurs affaires et leur mode de vie. Il y ajoute de nombreux commentaires de textes classiques de la pensée juive, parmi lesquels le livre de Job, le Kohéleth, le Chir Achirim, le livre d'Ester, le livre de Ruth, et les Proverbes. Chaque fois, son texte oppose une attitude que l'on peut déjà dire rationaliste s'opposant aux arguments d'autorité régnant sur la pensée de l'époque.

Dans le domaine philosophique, il se penche – c'est le grand courant de son temps – sur les oeuvres du philosophe grec Aristote et du philosophe arabe Averroës. C'est, peut-être, armé des enseignements qu'il en tire à titre personnel qu'il produit ce qui demeure, pour nous, son oeuvre essentielle, son Milhamot Adonaï ‘Les guerres du Seigneur) dont il compose les six livres entre 1317 et 1329. Il y traite des principaux problèmes soulevés, à son époque, par la philosophie et la théologie. Tout y passe : l'immortalité de l'âme, l'origine des songes et la prophétie, la connaissance du monde par Dieu, la Providence divine, les sphères célestes et la création du monde.

La forme de l'oeuvre

Gersonide, dans ses oeuvres philosophiques, procède toujours selon la même méthode. La conception qu'il tente d'exposer s'appuie, en un premier temps, sur la réfutation des conceptions auxquelles il s'oppose. En un second temps, il expose sa position propre dans le cadre d'une démonstration rationnelle appuyée, le cas échéant, sur une observation expérimentale.

Nulle part, dans son oeuvre, on aperçoit – ce qui n'est pas rare chez maints auteurs juifs du XII° et XIII° siècles – des exposés de doctrines anecdotiques ou occasionnelles. Son approche des choses est constante et applicable à tous les domaines de la pensée. On peut ainsi parler d'une méthode d'exposition gersonidienne qui annonce les grandes constructions modernes de l'esprit.

LA MODERNITE DE LA PENSEE DE GERSONIDE

Si l'oeuvre de Gersonide annonce la pensée moderne au plan méthodologique, elle en fait de même au plan philosophique en raison de deux de ses caractères :

? La confiance qu'elle accorde à la raison humaine à une époque où, dans le monde de la chrétienté comme dans celui du judaïsme, les exigences de la foi prévalent sur toutes les autres dans les spéculations philosophiques et/ou théologiques.

? Le recours permanent à l'expérience du monde matériel comme référent incontournable de toute approche de la vérité, et ce, en un temps où le corps, la matière et l'expérience sensible sont vécus comme illusoires voire – surtout chez les penseurs chrétiens – porteurs d'une déchéance fondée sur le « péché originel » de l'homme.

LA CONFIANCE EN LA RAISON HUMAINE

Avec Gersonide, nous nous situons au début du XIVè siècle, en France, à une époque où les avancées rationalistes de Maïmonide (4) – pour ne citer que lui – ont déjà été vigoureusement attaquées par des philosophes tels que Nahmanide (5) ou d'autres écrivains mystiques. Sont très rudes les querelles entre penseurs sur des questions telles que celles des relations entre la raison et la foi ou entre la science naissante et la Torah. A ce sujet, Gersonide fait clairement connaître son propos. Il écrit :

Il est évident … que nous devons croire une proposition dont la vérité a été établie par la spéculation(6) ; et il arrive que la Torah, d'après ce qui ressort du sens littéral du texte, s'y oppose, il faut l'interpréter de telle sorte qu'elle s'accorde avec la spéculation… car cela ne serait pas en opposition avec la Torah dans son sens véritable. En effet, elle n'est pas une loi qui nous contraigne à croire des choses fausses.

Gersonide – Extrait de « La pensée philosophique et théologique de Gersonide » - par Charles Touati – Paris 1973 – p.93

Le propos est clair : en cas de divergence entre les écrits toraïques tels qu'ils apparaissent à première lecture et les données de la raison, c'est à ces données qu'il faut accorder crédit. La position de Gersonide, à cet endroit, n'est nullement celle d'une récusation de la Torah elle-même. Il reprend la tradition maïmonidienne, la thèse de la lecture allégorique des textes dont le premier sens n'a été écrit que pour le commun dans le souci pédagogique d'une meilleure compréhensibilité. Mais, derrière ce sens apparent, c'est le sens profond du texte qu'il faut découvrir, un sens qui, pour Gersonide, ne saurait venir en contradiction avec la raison puisque cette raison émane elle-même de D.ieu.

LA REFERENCE A L'EXPERIENCE

Pour Gersonide, toujours dans la droite ligne de la pensée maïmonidienne (7), l'étude des sciences dites profanes de la matière relève d'une obligation morale. De ce fait, l'expérience de la matière est, pour lui, un détour obligé dans la découverte de la vérité. En son temps, la chose est loin d'être admise par tous. La pensée se construit principalement sous forme de commentaires des textes sacrés –juifs, chrétiens ou musulmans – et la vérité n'est appréciée que par référence à eux. Le critère de vérité est apporté par les khakhamim (8) pour les penseurs juifs et par le célèbre magister dixit (9) des auteurs chrétiens. Gersonide récuse cette forme de pensée soumise à une instance autre que soi et qui engage à se détourner de toute connaissance expérimentale. Pour lui,

L'intelligible est mêlé au sensible dans les choses et l'esprit humain ne pourra le décanter qu'après avoir perçu un certain nombre de fois les objets dans lesquels il existe. La sensation apparaît donc comme une condition nécessaire à l'acquisition du concept… Il n'y a donc aucune connaissance qui n'ait sa source dans la sensation.

Gersonide–Cité par CH. Touati – op.cit. Le propos central de Gersonide se retrouve ici dans toute sa clarté : connaître le monde exige, à la fois, la pratique du raisonnement et recours à l'expérience. Trois siècles avant René Descartes, Gersonide jette les bases de ce qui devait devenir le fondement méthodologique de la réflexion scientifique moderne.

Gersonide, en ce sens, s'avère un des plus authentiques fleurons de la pensée juive du Moyen-Age, une pensée que l'on a peut-être tort, parfois, de réduire à sa seule dimension théologique. 1- Je dois rappeler ici que l'Europe commence à connaître un contexte de langage unique qui sera, durant des
siècles, tenu à la fois par catholiques et protestants et qui mènera un Giordano Bruno (1548-1600) à mourir,
brûlé vif, pour avoir refusé de renier ses idées scientifiques.
2- René Descarttes – 1596-1650
3- Claude Bernard – 1813-1878
4- Maïmonide – 1138-1204
5- Nahmanide – 1194-1269
6- Par «spéculation », Gersonide entend la réflexion philosophique rationnelle
7- On sait que pour Maïmonide, D.ieu est inconnaissable si ce n'est par ses «attributs négatifs » ou encore ses
propres oeuvres, à savoir le monde physique lui-même. Connaître ce monde, c'est donc participer à la
connaissance de Dieu lui-même.
8- Sages
9- Le maître a dit

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