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Introduction à l’histoire des Juifs d’Espagne

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Introduction à l’histoire des Juifs d’Espagne


Philippe Vellila

Sepharad terre d’exil
Selon la tradition, Sefarad est considérée comme la terre d’exil des Juifs de Jérusalem. Elle ne précise pas de quel exil il s’agit : celui qui suivit la première destruction du temple (en 586 av. l’ère vulgaire) ou celui qui suivit provoqué par la seconde destruction (70 de l’ère vulgaire).
La question demeure discutée : selon certaines sources et notamment la chronique d’un converso du XVe siècle, l’exil serait antérieur à la destruction du second temple puisque la polémique entre Juifs et conversos à Tolède au milieu du XVè siècle portait sur cette question, les Juifs de Tolède versant cet argument pour preuve de leur innocence dans la condamnation de Jésus.
Selon d’autres auteurs, et notamment Don Isaac Abravanel, cette arrivée des Juifs en Espagne serait postérieure à la destruction du second temple.
L’archéologie n’est pas d’un grand secours pour trancher le débat : les inscriptions hébraïques sur un sarcophage à Tarragona peuvent être datées du 1er ou du 2è siècle de l’ère vulgaire : celles découvertes sur une pierre tombale de Tortosa sont considérées comme antérieures au IVe siècle.
Du reste, le problème de la date précise de l’installation des Juifs en Espagne est insolvable. En tout état de cause, pendant au moins dix siècles, la communauté espagnole a profondément marqué l’histoire de la péninsule et l’Espagne a été pendant tout le Moyen Age le centre international de la vie juive.

Les Juifs dans l’Espagne wisigothique
On possède peu de documents sur cette première période de l’histoire des Juifs d’Espagne. On peut supposer que celle-ci fut relativement paisible jusqu’à la christianisation de la monarchie wisigothique.
La présence des Juifs en Espagne devait déjà être importante, puisque dès 300-309, le concile d’Elvire prononce l’interdiction de donner une jeune fille en mariage à un Juif.
C’est en 589, lors du IIIè concile de Tolède, que le Roi wisigoth Recared se convertit au catholicisme. Dès lors, la monarchie entreprend de persécuter les Juifs et en 613 le roi Sisebut tente de les contraindre au baptême.

Les Juifs dans l’Espagne musulmane : premier âge d’or
Le soutien des Juifs à l’invasion musulmane de l’Espagne (711) n’est donc pas étonnant. Ce soutien est aussi bien le fait des Juifs qui accompagnent les musulmans depuis le Maghreb dans leur entreprise de conquête de l’Europe que de ceux qui, dans les villes d’Andalousie, prêtent main forte aux assaillants. Dans l’Espagne chrétienne, cependant, les Juifs participent parfois aussi à la défense du territoire.
Les Juifs bénéficient du statut de protégés (dhimis) dans cette Espagne musulmane devenue Al Andalous . Sans être traités sur un pied d’égalité avec les adeptes du Coran, ils peuvent développer leurs activités mais doivent payer la taxe imposée aux dhimis.
C’est le premier âge d’or pour les Juifs d’Espagne : libres de posséder terres et maisons et de voyager, ils établissent des relations privilégiées avec les académies babyloniennes de Sura et Pumbedita et jouent un rôle clé dans la diffusion du Talmud. Les Juifs s’organisent en communautés en « aljamas » où, sous la direction des notables, les dayanim (juges) et rabbins dominent la vie quotidienne, et où les gabayim (percepteurs) collectent l’impôt. Hasdaï ibn Isaac ibn Chaprout devient « nassi » de la communauté.
Le judaïsme coexiste avec le christianisme et l’islam : c’est l’Espagne des trois religions : Cordue devient un carrefour de civilisations, une mosaïque de races et de religions. Dans ce contexte de stimulation intellectuelle, la littérature juive se développe : ibn Chaprout écrit une célèbre lettre à Joseph, le roi des Khazars. Samuel Ibn Nagrella polémique avec les adeptes du Coran et rédige un commentaire du Talmud. Ibn Gabirol développe le premier système de philosophie juive néoplatonicienne. Ibn Paquda écrit « le devoir des cœurs » calqué sur les principes de la mystique musulmane. On note ainsi, dès l’origine dans la vie intellectuelle juive espagnole, la coexistence de préoccupations traditionnelles et d’un courant universaliste. La poésie juive connaît ses premières heures de gloire avec Moïse Ibn Ezra.
Judah Ha Levi (1075-1141) , médecin et poète, écrit entre 1130 et 1140 « preuve et fondement de la religion méprisée » ou Kuzari, dialogue imaginaire entre un rabbin et le roi des Khazars.
Ce premier âge d’or devait durer moins de trois siècles du fait des guerres intestines au monde arabo-berbère, et dès 1086 l’intolérance des almoravides provoque la fuite et le repli de Juifs en terres chrétiennes. En 1147, Al Andalous est envahie par les almohades du Maroc, très intolérants, qui imposent l’islam de force. On suppose que la famille de Maïmonide (1135-1204) dut aussi se convertir. En 1160, elle fuit à Fez. Maïmonide visite Jérusalem, puis, protégé par Saladin, s’installe à Fostat, devient médecin du calife et Nassi de tous les Juifs d’Egypte.
Tentant de concilier la foi juive et le rationalisme aristotélicien, il termine en 1190 « le guide des égarés ».
En 1154, la violence des almhades met fin à la prospérité des Juifs dans l’Espagne musulmane en provoquant de nouvelles fuites en terre chrétiennes. Désormais, l’histoire des Juifs espagnols s’écrit d’abord dans les royaumes du Nord.

Les Juifs d’Espagne en terre chrétienne : second âge d’or
. La reconquista, entreprise dès 801 par la prise de Barcelone et scellée dès 1085 par la victoire des troupes chrétiennes à Tolède, signifie la fin de l’Espagne musulmane. L’installation des Juifs en terre chrétienne ne se traduit pas pour autant par un déclin, à la différence des autres communautés d’Europe.
En effet, les rois catholiques s’appuient sur les Juifs dans leur entreprise de reconquista, utilisant leurs talents de traducteurs (l’école de Tolède fait autorité), de diplomates et de financiers, et s’appuient sur les aljamas qui leur procurent des revenus importants.
Dans les terres reconquises, ils confient des propriétés aux Juifs qui donnent un grand essor à la viticulture, activité négligée sous la domination musulmane.
Face à cette ascension juive, l’église réagit : en 1215, le Concile de Latran (IV) dénonce les dangers de la coexistence entre Juifs et chrétiens. Mais cette offensive se heurte à la résistance des rois.
L’Espagne des trois religions continue à être marquée par une coexistence harmonieuse des communautés qui ne laissent pas d’inquiéter les rabbins : processions et chants d’allégresse lors des victoires militaires, contacts étroits dans la vie quotidienne (aux bains, à table et même dans la vie sexuelle), prières en commun. La population juive d’Espagne au XIIIe siècle est estimée par certains auteurs à 300 000 personnes et à un quart de la population urbaine. Elle est organisée en trois classes et les aljamas, véritables micro- sociétés, ne sont pas exemptes de tensions internes entre les riches financiers, négociants et propriétaires terriens, et le petit peuple composé d’artisans et de commerçants qui se plaint de l’inégale répartition des impôts.
A ces tensions sociales s’ajoute une querelle religieuse entre les élites fortement marquées par le rationalisme de Maïmonide, qui leur permet de justifier leurs contacts avec le monde extérieur, et le piétisme des classes populaires qui s’enthousiasment pour le mysticisme. C’est en effet à cette époque que naît la Kabbale. Moïse de Leon écrit entre 1275 et 1285 le Zohar, ouvrage présenté comme une compilation d’écrits datant du IIè siècle et attribués notamment à Rabbi Shimon Bar Yokkai. La pression de l’église se fait de plus en plus forte et met fin à l’âge d’or par la « subreconquista » qui parachève dans le domaine spirituel les victoires politiques remportées par la monarchie catholique.

Le déclin et l’expulsion
L’entreprise de christianisation par conversion des infidèles est menée à la fois sur le plan théologique et par des pressions politiques.
En 1263 est organisée la « dispute de Barcelone » entre Pablo Christianni, Juif converti connaissant parfaitement le Talmud et très au fait des divergences entre rationalistes et mystiques au sein du Judaïsme, et Nahmanide, autorité incontestée au sein de la communauté juive. La dispute s’achève dans une certaine confusion. Nahmanide n’est pas vaincu, mais cette confrontation théologique traduit bien le sort réservé au Judaïsme : désormais les Juifs ne sont tolérés par l’église que dans l’espoir de leur conversion. Du reste, quelques années plus tard, Nahmanide prendra le chemin de l’exil.
Cette offensive catholique connaît des succès : en 1321, l’église enregistre avec satisfaction la conversion volontaire du Rabbin Abner de Burgos. Sur le plan politique, les haines antijuives s’affirment et progressent dans toute la péninsule.
En 1328, la Navarre est le théâtre d’exactions antijuives et de véritables pogromes. En 1348, de sanglantes émeutes mettent à mal la communauté de Barcelone. De 1355 à 1366, la guerre civile en Castille (révolution Transtamare) et la chute du roi Henri, accusé d’être « enjuivé », porte aux aljamas un coup dont elles ne devraient plus se relever.
La vague déferle en 1391 : le pogrome de Séville (4000 morts) est suivi de mouvements similaires dans toute l’Espagne. L’église peut être satisfaite : la terreur conduit à des conversions en masse.
Sur le plan intellectuel, Hasdaï Crescas (1340-1410) domine la période : sans céder au mysticisme, il développe parallèlement à son œuvre une activité politique intense pour tenter de sauver le judaïsme espagnol vidé de sa substance par le fléau des conversions.
La synthèse entre les violences politiques et les pressions théologiques est réalisée en Castille en 1412 par les lois de Aylon : les Juifs doivent être isolés dans des quartiers, porter des vêtements d’infamie et se voient interdire l’exercice de nombreuses professions. Toutes ces mesures d’austérité sont imposées aux Juifs dans l’espoir de les faire désespérer de leur fidélité à la religion d’Israël.
En 1413-1414, la conférence de Tortosa oppose à des rabbins les autorités théologiques de l’église qui, devant le refus des Juifs d’abjurer leur foi, décident de passer à des mesures coercitives.
Désormais, le problème des « conversos » est la préoccupation majeure de l’église, et le thème dominant de la haine antijuive, qui de religieuse devient raciale. En 1414, les premiers statuts de pureté du sang sont promulgués (à Saragosse). Des émeutes anti-juives et anti-conversos ensanglantent Tolède en 1448.
L’inquisition s’achève à Grenade en 1492 (2 janvier), la subreconquista quelques mois plus tard ( décret d’expulsion du 31 mars) : les Juifs se convertissent en masse au christianisme (plus de la moitié de la communauté selon des sources convergentes) pour rester en Espagne. Pour les Juifs qui choisissent de demeurer fidèles à la religion de leurs pères, l’exil est définitif à partir du 2 août.
Désormais il n’y a plus de Juifs en Espagne. Mais l’histoire du judaïsme espagnol n’est pas finie pour autant. Il continuera à vivre en diaspora et à l’intérieur même de la péninsule, mais sous une forme occulte. Sous le voile de l’Eglise, le marranisme tente de préserver la loi reçue au mont Sinaï : en Espagne, Israël entre définitivement dans la clandestinité.

Philippe Vellila

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