Les instincts liés aux affaires familiales sont inestimables, mais ils peuvent parfois devenir des freins. Ils enseignent la résilience, la loyauté, le pragmatisme et la discipline financière. Cependant, ces valeurs ne préparent pas toujours à une direction à l’échelle mondiale, à la construction pour les marchés internationaux ou à l’investissement anticipé au-delà des rendements immédiats. Cette dynamique est particulièrement marquée en Suisse, où une certaine humilité incite à se concentrer sur des objectifs réalistes. Bien que ce soient des atouts indéniables, les marchés technologiques mondiaux récompensent souvent une ambition globale, une croissance rapide et une volonté d’investir avant de voir les retours.
Ayant grandi en Suisse au sein d’une famille d’entrepreneurs — avec un grand-père dans la construction, un père dans le géomètre, des oncles dans l’emballage et la construction — j’ai été imprégné dès mon jeune âge d’une mentalité suisse qui privilégie l’humilité, la construction de solutions pratiques et la nécessité de prouver sa valeur localement avant de s’aventurer à l’international. Ces leçons ont guidé Scandit dans ses débuts, nous permettant de nous autofinancer, d’expérimenter et de trouver notre position sur le marché.
Cependant, au fur et à mesure que Scandit grandissait, j’ai compris que ce qui nous avait rendus forts pouvait également nous freiner. Pour croître à l’échelle mondiale, il m’a fallu désapprendre certaines caractéristiques essentielles à une petite ou moyenne entreprise familiale : l’instinct d’improviser et de résoudre les problèmes soi-même, la vision du flux de trésorerie comme mesure clé de la santé financière, et le soin d’une communauté locale de parties prenantes. Une croissance globale nécessite de savoir structurer une organisation, d’investir avant de réaliser des revenus et d’atteindre une communauté mondiale encore inconnue.
Il est devenu évident que diriger une entreprise en dehors des modèles commerciaux traditionnels — offrant des produits tangibles ou des services en personne que les clients peuvent directement expérimenter — implique que l’esprit qui fait réussir un entrepreneur d’une PME peut finalement vous freiner. Non pas parce que cet esprit est erroné, mais parce qu’il est optimisé pour un monde sans l’économie inspirée par les capital-risqueurs.
Compétences essentielles à désapprendre pour la croissance
Voici quatre compétences que j’ai dû désapprendre pour faire évoluer notre entreprise, la propulsant à sept bureaux dans le monde et plus de 2 100 clients, dont sept des dix plus grands détaillants à l’échelle mondiale.
Résilience et improvisation : De super-pouvoir à goulet d’étranglement
Au sein d’un foyer d’entrepreneurs, résoudre des problèmes était plus une habitude qu’une tâche ponctuelle. Lors des repas, les discussions portaient sur les défis et leur résolution. Mais à mesure que notre entreprise a grandi, j’ai réalisé que le rôle d’improvisation ne pouvait plus reposer sur mes épaules. Pour croître, il fallait fédérer une équipe de confiance, leur accorder des responsabilités véritables et les laisser résoudre les problèmes de manière autonome.
La prison du flux de trésorerie : Quand la discipline devient un poids
Au sein de ma famille, bâtir une entreprise sur des fonds disponibles et non sur des promesses futures a été un enseignement précieux. Cette approche a bien servi nos débuts chez Scandit où nous avons autofinancé notre croissance. Toutefois, cette discipline est devenue un poids lorsque nous avons commencé à lever des fonds. Comprendre qu’il fallait investir en amont des retours prévus a été l’un des changements de mentalité essentiels pour évoluer de start-up à entreprise mondiale.
Du local à la stratégie des parties prenantes globales
Dans un commerce traditionnel, la communauté locale joue un rôle central. Lorsque l’on s’étend à l’international, cette proximité peut se laisser distendre. À une échelle plus grande, il faut clairement identifier les acteurs essentiels à votre mission, les clients ayant un impact majeur et les partenaires clés. La transition vers une portée mondiale nécessite de concevoir des systèmes qui garantissent que vos équipes restent proches des besoins essentiels.
La compétence stratégique de désapprendre
Nombre des entreprises familiales traditionnelles se basent sur le flux de trésorerie plutôt que sur une croissance exponentielle, limitant ainsi leur potentiel d’expansion. Pour Scandit, il a fallu désapprendre certains instincts qui avaient baked la réussite de mon entreprise familiale. Ce n’est pas une remise en cause de nos valeurs, mais une réévaluation de leur pertinence. Cette réflexion doit devenir une pratique systématique au sein de l’entreprise, permettant de sortir des schémas traditionnels.
Bon à Savoir
- La culture du compromis peut s’avérer bénéfique dans des environnements dynamiques.
- Un réseau solide est aussi essentiel qu’un produit performant dans la conquête de nouveaux marchés.
- Investir tôt peut multiplier les occasions d’un retour sur investissement futur.
- Établir une stratégie claire pour la responsabilité au sein de l’équipe favorise un sens partagé de l’objectif.
Ce parcours de croissance soulève des questions essentielles sur l’équilibre entre tradition et innovation. Comment adapter les valeurs d’une entreprise familiale prospère pour aborder des défis globaux ? Cette réflexion, loin d’être anodine, invite à repenser les fondements mêmes de l’entrepreneuriat à l’ère contemporaine.