Le lendemain de la tentative avortée de Lord Rothermere d’acquérir le *Telegraph* à la suite de l’offre de 575 millions de livres d’Axel Springer, le propriétaire du *Daily Mail* a été aperçu souriant lors de la célébration du 95ème anniversaire de Rupert Murdoch à New York. Alors que les invités assistaient à des performances, dont celle de l’acteur Hugh Jackman chantant *Fly Me to the Moon*, ce magnat des médias de 58 ans devait sans doute méditer sur son projet de près de trois décennies visant à unir les titres dans un même ensemble de droite, projet qui a échoué à la dernière étape.
Rothermere dirige le groupe Daily Mail et General Trust (DMGT) depuis 1998, à l’âge de 30 ans, après le décès de son père. Il avait manifesté un intérêt pour l’acquisition du *Telegraph* en 2004, mais la famille Barclay avait remporté un rachat considéré alors comme exorbitant à 665 millions de livres.
Le 6 mars, après que trois acheteurs potentiels aient été écartés, dont RedBird IMI soutenu par Abu Dhabi et piloté par Dovid Efune, ainsi qu’un autre consortium mené par Gerry Cardinale, les avocats et financiers de Rothermere s’apprêtaient à signer les papiers pour concrétiser son offre de 500 millions de livres, sous réserve d’un long processus réglementaire.
Axel Springer, quant à lui, a profité de la dernière minute pour finaliser sa propre quête d’un joyau médiatique britannique, renforçant ainsi son empire médiatique transatlantique après avoir raté des opportunités passées.
Bien que l’accord soit tout juste signé, le PDG de l’acheteur a déjà multiplié les visites aux bureaux de Londres du *Telegraph*, annonçant sa mission de faire de celui-ci le « principal média de centre-droit dans le monde anglophone ». Mathias Döpfner, mesurant 2,01 m, a fait forte impression lors de sa visite dans la rédaction, s’efforçant de rassurer les employés sur son intention de préserver l’indépendance éditoriale.
Cependant, l’historique de *Bild*, le tabloïd le plus vendu d’Europe, suscite des inquiétudes. Depuis la fondation d’Axel Springer en 1952, le journal a souvent dérivé vers un populisme de droite, ce qui a entraîné des pénalités de la part des régulateurs de la presse allemande pour violations éthiques.
Depuis la fin des années 1960, le personnel d’Axel Springer a été contraint de signer un engagement de soutien aux principes de sa constitution, intégrant notamment le soutien au droit d’Israël à exister et à l’économie de marché. Cette exigence de soutenir une Europe unie pourrait provoquer des tensions avec le personnel et le lectorat, particulièrement eurosceptiques, du *Telegraph*.
Après l’acquisition de Politico en 2021, Döpfner a exprimé sa volonté de voir ses journalistes adhérer à la constitution de l’entreprise, pourtant sans obligation de signature. « Ces valeurs sont comme une constitution, elles s’appliquent à tous les employés », a-t-il déclaré dans une interview.
Un certain fossé générationnel semble exister parmi le personnel du *Telegraph*, des employés plus jeunes saluant l’acquisition allemande, tandis que les anciens préféraient une solution plus familière avec DMGT.
Avec Döpfner, une stratégie numérique et l’intelligence artificielle font partie de ses priorités. Il a récemment déclaré à son personnel que la nouvelle mantra était de « embrasser l’IA ou périr ». Un salarié du *Telegraph* a exprimé que « tout le monde espère que cette situation se termine sans autre rebondissement ».
Bon à Savoir
- Axel Springer a une histoire riche en acquisitions stratégiques, avec une ambition de renforcer sa présence sur le marché britannique.
- Le *Telegraph* a subi plusieurs changements de propriétaire au cours des deux dernières décennies, affectant sa ligne éditoriale et sa stratégie commerciale.
- La combinaison de l’IA dans les médias soulève des questions éthiques et pratiques sur l’avenir du journalisme.
- Les tensions politiques autour de l’identité européenne pourraient influencer le contenu du *Telegraph* sous la direction d’Axel Springer.
Ce retournement met en lumière les dynamiques fluctuelles du paysage médiatique. La question demeure : comment les institutions médiatiques peuvent-elles naviguer entre innovation, responsabilité éthique et attentes de leur lectorat dans un monde en constante évolution ? Réfléchir à ce défi s’avère essentiel pour comprendre les implications futures des acquisitions médiatiques.